WASHINGTON - Les agences du renseignement américain essuient le feu des critiques de la Maison Blanche comme du Congrès pour n'avoir pas vu venir la révolte égyptienne et la chute de Ben Ali en Tunisie.
Le président Barack Obama a ainsi fait savoir au directeur national du renseignement James Clapper qu'il était "déçu par la communauté du renseignement" pour n'avoir pas su prévoir les manifestations qui ont éclaté en Tunisie et provoqué le départ du président Zine El Abidine Ben Ali, selon un responsable américain informé de ces messages transmis par la Maison Blanche. D'après cette source, qui a requis l'anonymat, le renseignement n'a pas plus anticipé la révolte égyptienne.
Lors d'une série de réunions à la mi-janvier, avant les manifestations au Caire, le service de la sécurité nationale de la Maison Blanche a fait passer à de hauts responsables du renseignement le message que le président n'était pas satisfait, selon un responsable américain. Ces hauts responsables ont dû promettre de "faire mieux" la prochaine fois, selon deux sources proches du dossier.
Des sénateurs de la commission du Renseignement veulent aussi savoir à quel moment le président des Etats-Unis a reçu des informations et ce qui lui a été dit avant les manifestations en Egypte et Tunisie.
"Ces événements n'auraient pas dû nous surprendre ainsi", estime la sénatrice démocrate Dianne Feinstein, présidente de la commission. "Il y aurait dû avoir davantage d'alertes" sur les révoltes qui ont éclaté en Tunisie et en Egypte, souligne-t-elle, d'autant plus que les manifestants utilisaient Internet et les réseaux sociaux pour s'organiser. La sénatrice en vient même à se demander si "quelqu'un regardait ce qui se passait sur Internet"?
Stephanie O'Sullivan, l'une des hauts responsables de la CIA, a déclaré jeudi devant les sénateurs que Barack Obama avait été prévenu de l'instabilité en Egypte "à la fin de l'année dernière". Elle s'exprimait lors d'une audience de confirmation de sa nomination au poste de vice-directrice du renseignement national.
La sénatrice républicaine Saxby Chambliss, membre de la commission, a réclamé une liste écrite de tous les compte-rendus du renseignement reçus par Barack Obama. Elle doit être transmise sous dix jours à la commission.
Le président de la commission du Renseignement de la Chambre des représentants, le républicain Mike Rogers, a jugé toutefois qu'il n'était pas réaliste d'attendre que le renseignement prédise ce qui allait se passer dans les deux pays. "Nous devons être réalistes sur ses limites, en particulier en ce qui concerne la complexité et les interactions du comportement de millions de personnes".
De son côté, la porte-parole de la Direction nationale du renseignement (DNI), Jamie Smith, assure que le renseignement a "suivi de près ces pays et au moment où les tensions et les manifestations s'accumulaient en Tunisie, il a été tout à fait anticipé que cette activité pourrait se propager".
Officiellement, la Maison Blanche a démenti que le renseignement n'ait pas été performant sur la Tunisie et a assuré qu'il avait prévenu que la "révolution du jasmin" pourrait faire des émules. "Est-ce que quelqu'un dans le monde avait prédit qu'un vendeur de fruits en Tunisie allait s'immoler et déclencher une révolution? Non", a observé le porte-parole de la Maison Blanche Tommy Vietor.
"Mais est-ce que la communauté diplomatique et celle du renseignement avaient rendu compte depuis des dizaines d'années des troubles latents dans la région? Des changements démographiques, dont la part croissante de la jeunesse? Des frustrations générales suscitées par les conditions économiques et du manque de canaux politiques pour exprimer ces frustrations? Certainement", a-t-il souligné.
Selon une source proche du renseignement, les agences américaines avaient spécifiquement averti que les troubles en Egypte pourraient prendre de l'ampleur.
La surprise tunisienne, puis les événements au Caire, ont conduit certains responsables du renseignement à se demander si la traque des membres du réseau Al-Qaïda et de son chef Oussama ben Laden n'avait pas absorbé trop de ressources et entravé les analyses stratégiques et prévisions à long terme.
"Les communautés du renseignement américaine comme israélienne devront se demander ce qu'elles ont raté en Tunisie et en Egypte", estime l'ancien agent de la CIA Bruce Riedel. "Est-ce que nous sommes trop centrés sur le terrorisme et l'Iran aujourd'hui et pas assez sur les changements générationnels plus larges dans la région?". AP
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